REACTIONS - publié le 10 juin 2005

Drogues : Quand la réalité dépasse la fiction

BV

Imaginez l’introduction d’un mauvais roman de science-fiction des années 70, le récit se déroule dans une Belgique futuriste au commencement du deuxième millénaire :

(...) Les cinq villes principales du Royaume (Anvers, Gand, Bruxelles, Mons et Liège) sont sous l’emprise des dealers de drogues, la menace est constante, certains quartiers forment des zones de « No Man’s Land » où personne ne s’aventure, d’où personne ne revient. Le crime gangrène la cité et profite aux barons de la drogue qui en toute impunité bâtissent de véritables empires de la violence (...)

(...) « La guerre aux dealers ». En concertation le ministre de l’intérieur et la ministre de la justice ont élaboré un plan d’action pour mettre fin aux fléaux de la drogue, peut-on lire dans les colonnes de la presse. Une brigade spéciale d’intervention allait naître (...)

(...) La brigade est formée pour traquer les dealers, le mot d’ordre avant toute intervention : Tolérance zéro. Au dessus des lois, au-delà des frontières l’unité de choc est en mission spéciale (...)

On ne pourrait pas de nos jours, tellement on est loin de la réalité, s’empêcher de sourire à la lecture d’une telle prose visionnaire décrivant une société belge gangrenée par la drogue où l’insécurité est totale .

Et pourtant, on pouvait lire ce mardi 7 juin 2005 dans les journaux du groupe Sud Presse une phrase de Laurette Onkelinkx déclarant : « Des quartiers entiers sont sous l’emprise de la drogue, laissés à l’abandon. Ce sont des lieux de non droits et d’insécurité totale. » Main dans la main Patrick Dewael (VLD) et Laurette Onkelinx (PS) ont déclaré la guerre aux dealers. Pour ce faire la ministre de la justice et le ministre de l’intérieur annoncent une batterie de mesures draconiennes, parmi lesquels on retrouve l’idée d’une brigade de choc.

On peut légitimement s’interroger quant aux pouvoirs dont disposera cette brigade. On apprend qu’elle aura la capacité d’intervenir en dehors des frontières du Royaume. Mais a l’intérieur de quel cadre légal pourra-t-elle se « jouer des frontières » ? On apprend également qu’elle sera débarrassée de la « paperasse administrative » et sera dispensée de « rédiger des PV ». Peut-on conclure que la Ministre de la Justice et le Ministre de l’intérieur autorisent ces policiers très spéciaux à se jouer des droits fondamentaux ? Nos deux Ministres ne doivent pas être sans savoir que la « paperasse administrative » est souvent là pour garantir de ces droits...

Dans un deuxième temps, on peut également s’interroger sur la cible privilégiée de ces nouvelles mesures. Le fait que l’accent soit mis sur certains quartiers de certaines villes fait penser que nos nouveaux policiers d’élites vont principalement s’intéresser aux petits revendeurs. Il est rare de voir les « gros trafiquants » faire le pied de grue dans certains quartiers d’Anvers ou de Bruxelles. Le fait que « la Justice réagira plus rapidement, tant pour pister les gros trafiquants que pour condamner les petits revendeurs sans attendre que toute la filière soit démantelée », ne fait qu’attiser nos craintes... Les « gros trafiquants » seront pistés tandis que les « petits revendeurs » seront condamnés. Or, on sait que la répression est un échec en ce qu’elle touche essentiellement le consommateur et le petit vendeur. Les véritables bénéficiaires du trafic de drogues sont intouchables, le marché des drogues est incontrôlable et incontrôlé...

Enfin, Dans un troisième temps et plus fondamentalement, il semble nécessaire de rappeler une nouvelle fois que la prohibition des substances illicites est un échec cuisant malgré l’importance des moyens mis en œuvre aux quatre coins de la planète [1]pour éradiquer les drogues. En dehors du fait qu’on voit mal une brigade constituée d’une dizaine de policiers réussir là où l’ensemble des polices du globe ont échoué, il est utile de rappeler à nouveau que l’insécurité et la criminalité que veulent combattre nos deux Ministres ne sont pas les fruits des produits stupéfiants mais de leur prohibition. Le trafic des drogues illégales et la criminalité qu’il produit n’existent que du fait de son interdiction. .

Actuellement de plus en plus de professionnels de la santé, d’experts, de citoyens font le constat de l’échec de la guerre à la drogue. Dans notre pays, La FEDITO recommande la réglementation du cannabis, le CAL la réglementation des stupéfiants. Des policiers aussi sont en faveur d’une alternative au tout répressif [2]. Tous ont le même argument parmi d’autres : Les coûts tant humains que matériels des conséquences de la prohibition sont insoutenables et la drogue et son usage sont des phénomènes sociaux qui ne doivent pas être traités au pénal.

Aujourd’hui pourtant, malgré le constat indubitable de l’échec total de la prohibition, nos dirigeants continuent dans la voix de la répression en prenant le contre-pied de certaines avancées [3]et allant jusqu’à laisser apparaître des zones de non droits. Madame, monsieur les Ministres il y a là de quoi pleurer la démocratie... L’histoire, les erreurs se répètent, la réalité dépasse la mauvaise fiction jusqu’à en devenir surréaliste.

Notes

[1] Rien que pour cette année, les Etats-Unis ont déjà investi plus de 22 milliards de dollars dans la guerre contre les drogues.

[2] La Guerre à La Drogue Perd Ses Bons Petits Soldats, Libération, interview de Raymond Kendall (ancien secrétaire générale d’INTERPOL), 24/11/2004

[3] la ministre de la justice et le collège des procureurs généraux ont rédigé une directive commune aux accents de tolérance en ce qui concerne la détention d’une faible quantité de cannabis

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