REFLEXIONS - publié le 18 janvier 2003

Drogues et Plaisir

Il ne m’apparaît pas évident qu’à l’occasion de « l’échange de la pomme », Adam et Eve aient définitivement scellé le sort sensuel de l’humanité. La connaissance du bien et du mal (le corps à corps originel) reste fichée au rayon de la culpabilité. La tradition religieuse biblique la considère comme une faute primitive dont chaque humain doit apprécier le fardeau et serait aujourd’hui encore redevable. Il ne serait pas bon de se faire plaisir.

C’est un peu ce que nos lois sur les drogues nous disent : « Quiconque aura détenu des produits stupéfiants et psychotropes, sans autorisation du ministre de la Santé, sera puni de 3 mois à 5 ans de prisons. » Et c’est bien de cela qu’il s’agit : punir. Mais avec une exception, l’autorisation médicale. En effet, ce sont les mêmes substances qui s’utilisent de manière récréative (cannabis, opium, cocaïne, XTC, …) ou médicale (tétra-hydro-cannabinol, morphine, benzodiazépines, …) La pomme, bonne en médecine, deviendrait-elle nuisible pour le plaisir ?

Bien sûr tout plaisir peut aliéner, toujours plus, toujours plus loin, plus fort. Plaisir de lire des romans policiers, tout le long du jour et de la nuit, de se laisser happer par une intrigue ou un suspense. Plaisir de se laisser hypnotiser par la télévision ou par un écran d’ordinateur, jusqu’à en perdre toute vie sociale, familiale, voire professionnelle. Doit-on pour cela être passible de peines de prison : « Quiconque aura lu l’œuvre complète d’Agatha Christie en une semaine sera passible de … ? » Car les drogues ne sont pas nuisible « en soi. » Au contraire, elles permettent avant tout de soigner, d’atténuer la souffrance ou de retrouver la santé.

L’histoire des drogues nous apprend qu’elles sont de tous temps, de toutes époques et de toutes cultures. Si les ligues de tempérance nord-américaines ont imposé leur bannissement dès la fin du XIX e siècle (opiacés, cannabis, coca, alcool), c’est dans un souci non dissimulé de rigidification morale de la société. Car les drogues procurent du plaisir, désinhibent, assoup(l)issent, permettent de mieux se connaître (« in vino veritas ! »). Le plaisir sera dès lors corrupteur de l’âme humaine, lui sera étranger et finalement imposé par le diable : le démon, figure mythologique qui hurle dans ses grottes de Sibérie, tentant les pêcheurs par sa séduction maligne.

Pourtant, la complexité humaine ne s’explique pas par des causes externes, il est trop facile de mettre sur le dos du diable des aspects de la personnalité que l’on aime pas, car cela fait fi de la responsabilité individuelle et collective. D’autant plus que le choix de ce qui est ou n’est pas démoniaque est contingent, varie d’une civilisation à l’autre, d’une époque à l’autre. Il faut bien sûr poser des interdits, délimiter le bien, le mal, les valeurs, et éventuellement les protéger par des sanctions pénales. Mais ces choix doivent correspondre avec la « réalité sociale », doivent être l’enjeu de débats démocratiques au sein des parlements, et peuvent être purgés de références idéologiques et religieuses. Or actuellement, nos lois sur les drogues, et même nos représentations sociales, sont encore souvent imprégnées de ces considérations morales et religieuses relatives au pêché originel, et à l’exclusion du plaisir, inspiré par le diable afin de corrompre le paradis originel.

Et c’est un des enjeux de la question des drogues , parmi d’autres. Ce débat concerne bien évidemment d’autres problématiques sociales : aspects de santé publique liés à la prévention de l’usage de drogues, au « bon usage » de celles-ci ou à l’organisation d’une éventuelle aide médicale ou psychologique à l’égard d’usagers qui en feraient la demande. Aspects de politique pénale encore, les lois sur les drogues étant étonnamment dérogatoires au droit pénal général et la mise en œuvre de celles-ci consistant plus en une justification des moyens extraordinaires mis au service de la police qu’à l’exercice légitime du maintien de l’ordre ou de la police qu’à l’exercice légitime du maintien de l’ordre ou de la recherche des preuves à des fins de justice. Aspects de coopération internationale enfin, « la guerre contre la drogue » menée par les Etats-Unis contre le pays producteurs de drogues, principalement sud-américains, ressemblant plus à une tentative de prise de pouvoir sur ces pays, en y envoyant par exemple des troupes régulières afin de détruire les plants de coca avec force, produits chimiques et dégâts collatéraux écologiques et humains.

Mais l’on arrive finalement à ces « aspects de la problématique » qu’après avoir exercé sa liberté de pensées, mettant en œuvre le principe du libre examen, reconsidérant les principes moraux qui ont guidé la rédaction des vieilles lois sur les drogues. Et c’est en cela que le débat sur les drogues est un débat avant toute chose éthique, permettant la confrontation des valeurs et le choix de celles-ci. C’est dans ce cadre que l’on ne peut, à mon sens, garder l’interdit pénal ou même moral pesant sur l’usage de drogues. Cet usage, guidé par la recherche du plaisir, ressortit à la sphère individuelle et au libre choix, tant que cette liberté ne vient pas mettre en danger celle d’autres individus.

Christophe Marchand

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