REFLEXIONS - publié le 5 mars 2003

Drug testing : une approche pragmatique de la réalité

Réduction des risques

Il y a 10 ans, des initiatives proposant aux usagers des drogues de synthèse un service d’analyse des substances ont vu le jour. Inscrites dans une politique de réduction des risques, ces initiatives se révèlent être un outil efficace de protection de la santé publique et de prévention. En Belgique, l’asbl Modus Vivendi est chargée par la Communauté française et la Région Bruxelloise de remplir cette mission.

Le cyber-punk précurseur de la culture rave

Depuis la récupération du mouvement hippie à la fin des années 60, on s’attendait, en se référant à la logique des cycles définis par Kondratief, à ce qu’émerge une tendance novatrice au cours des années 90. A l’époque, personne ne croyait en l’apparition d’une nouvelle contre-culture au cours de la dernière décennie du premier millénaire, tout au plus, on imaginait un simple retranchement culturel éventuellement inspiré par l’ère du « flower power. »

Pourtant, dès la fin des années 80, s’est amorcé une nouvelle explosion juvénile bien différente de celle de l’époque psychédélique. Une contre-culture dont les adeptes préfèrent les raves avec leur musique digitale hyper-accélérée et re-mixée, aux mélodies acoustiques du folk. Ceux-ci ne sont pas les enfants-fleurs New Age en attente du « peace and love », au contraire, ils se font appeler les hip-hoppers New Edge à la recherche de la technologie et de l’argent. Plutôt que d’êtres porteurs d’une sorte de romantisme du « retour à la nature », ils préfèrent le désordre urbain de la ville, voyant la technologie non comme l’ennemi, mais comme une arme de choix pour eux.

Bien sûr des similitudes existent entre ces deux mouvements : comme les hippies, les cyberpunks ont un curieux enthousiasme pour les produits neurochimiques, en particulier ceux qui accroissent l’énergie, mais ils refusent l’idée que les drogues puissent conduire à une quelconque paix et harmonie mystique. Ils se tiennent à l’écart de l’activisme politique, de la désobéissance civile et des marches de protestation. Ils préfèrent une forme plus essentielle de résistance, qui utilise les lignes téléphoniques en lieu et place des « sittings. » Il n’y a donc rien de surprenant à ce que de vieilles personnalités de la contre-culture comme Timothy Leary, John Perry Barlow et Robert Anton Wilson aient rapidement rejoint leurs rangs, proclamant que le cyberpunk serait la prochaine vague de lutte contre le système et tout ce qu’il représente.

Aujourd’hui, l’industrie du disque a récupéré l’élément musical emblématique de cette contre-culture pour le commercialiser. La scène techno s’est transformée en un gigantesque marché dans lequel s’est engouffré l’industrie des drogues de synthèse.

Le succès des drogues de synthèse

L’augmentation spectaculaire de la production et de l’usage des drogues de synthèse tel que l’ecstasy est liée à la fois à la facilité de leur synthèse, qu’il est souvent possible de réaliser à partir de matières premières non contrôlées, et à l’apparition de nouveaux modes de consommation des drogues (à l’occasion de raves par exemple l’XTC est consommée sous la forme d’un comprimé). Le plus souvent, leur formule chimique les exclut initialement des listes nationales et internationales des substances interdites et c’est seulement lorsqu’elles sont identifiées en raison d’un usage abusif qu’elles peuvent y être placées. C’est ainsi que la MDMA (ecstasy) synthétisée pour la première fois en 1912 et redécouverte en 1970 a pu être utilisée sans contrôle jusqu’en 1985 avant d’être interdite aux USA, puis placée sur la liste des substances illicites établie par l’ONU. De même, la 2CB apparue au début des années 90 n’a été interdite aux USA qu’en 1994 et en Europe en 1997. Des centaines de psychotropes nouveaux sont susceptibles d’être produits de façon entièrement synthétique, notamment des opiacés et des dérivés d’amphétamines.

Ce phénomène, appelé « drug-designing » ou encore « drug-modeling », est préoccupant et comporte des risques en terme de santé publique. Aussi, les autorités de certains pays ont étendu leur politique de réduction des risques à cette nouvelle tendance en instaurant le pill-testing.

Le pill-testing consiste en l’analyse chimique du contenu des produits psychotropes fabriqués et vendus clandestinement. Il peut être effectué par deux sources différentes : par la police d’une part, à partir des saisies et d’autre part, par un service de santé publique à partir des produits achetés par les usagers. La première source a pour inconvénient d’être irrégulière et peu représentative, tandis que la deuxième permet d’établir un contact direct avec l’usager et de lui transmettre des informations sur les risques liés à sa consommation dans un climat de confiance.

La Hollande est une fois de plus précurseur dans le domaine. Dès 1990, elle démarre un programme intitulé Drugs Information and Monitoring System (D.I.M.S.). Basé sur l’analyse chimique du contenu des pilules d’ecstasy transmises par les consommateurs, cette approche pragmatique permet en outre de véhiculer une information claire sur les dangers liés à la consommation et de répertorier dans un catalogue, les substances testées. Plus tard, cette initiative de réduction des risques, basée sur la réalité et les besoins de la scène rave, sera introduite dans d’autres pays d’Europe.

Le testing en Belgique

La méthodologie et le procédé d’analyse des drogues de synthèse varient en fonction de la législation en vigueur dans chaque pays européen. A l’heure actuelle, seule la Hollande a intégré le testing dans sa politique officielle en matière de drogues. Ce manque d’uniformité est problématique dans la mesure où il compromet l’échange efficace, entre les projets des différents pays, des données relatives à la composition chimiques des drogues et aux modes de consommation. De plus, l’absence d’une législation européenne claire en la matière empêche la généralisation de ce type d’initiative.

En Belgique, le testing est une initiative soutenue par les Communautés et les Régions dans le cadre d’une expérience scientifique qui ne rencontre pas forcément l’assentiment du gouvernement fédéral. La méthodologie choisie se base sur le couplage du test marquis et l’analyse en laboratoire. Les données obtenues par cette méthode sont ensuite répertoriées au sein d’une base de données .

Le test Marquis (test chromatographique) donne une indication sur la présence ou non de certaines molécules (MDMA, MDA, DMDEA, 2CB et amphétamines) dans la pilule par un procédé de réaction chimique. Il comporte d’importantes limites dans la mesure où il ne fournit aucune indication sur le contenu détaillé de la pilule ou sur la concentration des substances actives détectées. Toutefois, il présente l’avantage d’être facile à utiliser et permet « d’observer qu’un comprimé dont on connaît la composition chimique, pour l’avoir analysé en laboratoire, a une réaction colorée attendue ou conforme lorsqu’il est soumis au test Marquis. »

L’analyse toxicologique en laboratoire permet d’obtenir des résultats détaillés quant à la composition chimique d’une substance. Le procédé utilisé consiste en une analyse par chromatographie gazeuse et spectrométrie de masse de tous les principes actifs présents dans un échantillon.

L’ensemble des résultats obtenus par analyse est répertorié, au sein d’une base de données, par le biais d’une fiche d’identification sur laquelle est repris le logo, la couleur, le diamètre, l’épaisseur, le poids, le nom, la provenance et la composition chimique de la pilule. La compilation de l’ensemble des fiches d’identification constitue la base de données. Au regard du renouvellement important des pilules en circulation, la base de données nécessite une remise à jour continuelle.

Modus-Vivendi et le testing

L’asbl. Modus Vivendi pratique le testing On Site, c’est à dire sur le terrain , en Belgique. Les usagers se rendent sur le stand de réduction des risques établi par l’association en milieu festif pour y faire tester leur pilule. Dans un premier temps, celle-ci est pesée, photographiée, son logo et son lieu d’achat identifiés. Ensuite un test Marquis est réalisé. Pour cela, un représentant de l’A.S.B.L. gratte une petite partie de la pilule sur laquelle sont versés quelques gouttes de réactif. Celui-ci se colore en fonction de la présence de certains principes actifsdans la pilule. Le résultat du test Marquis et la fiche d’identification de la pilule étudiée sont alors confrontés aux informations contenues dans la base de données constituée à partir des résultats obtenus en laboratoire.

Lorsque la correspondance entre la pilule testée et la base de données est établie, les résultats sont transmis au consommateur accompagnés de conseils de réduction des risques. Dans le cas contraire ou encore quand le résultat de l’expertise par chromatographie gazeuse date de plus d’un an , la pilule est envoyée en laboratoire pour une analyse complète. Lorsqu’un échantillon est reconnu comme potentiellement dangereux, des campagnes de sensibilisation sont lancées dans les lieux de sortie, via le canal des intervenants spécialisés et sur internet. Toutefois, afin d’éviter toute confusion entre pilules d’un même logo, l’ensemble des résultats n’est pas transmis au public.

Testing et santé publique

L’augmentation, la diversification de l’offre et de la demande en produits illicites engendrent des risques en terme de santé publique contre lesquels le testing constitue actuellement le seul rempart. D’une part, ce type d’initiative constitue un moyen de prévention et de réduction des risques efficace et d’autre part, il constitue un outil performant de renseignement sur l’évolution des modes de consommation et sur les produits en circulation sur le marché noir. Un outil tellement performant que l’OCDE, dans son rapport , recommande la généralisation de ce type d’initiative en Europe.

Les recommandations contenues dans ce rapport sont le résultat d’un travail d’évaluation entrepris par l’OCDE grâce à la collaboration de 11 associations actives de manière ambulatoire et/ou fixe . Il met en valeur les nombreux avantages que représente le testing dans une politique cohérente de protection de la santé publique.

Le testing s’affirme en tant que ressource d’informations précieuses sur les modes de consommations et l’évolution du marché. L’OCDE recommande à ce titre d’accorder plus de moyens financiers afin d’augmenter les synergies et l’échange de données entre les différentes organisations procédant au testing. Ainsi, en 6 ans, le Trimbos a lancé 10 campagnes d’alerte précoce par rapport à de nouvelles pilules particulièrement dangereuses tel que la PMA et la 4MTA par exemple.

Les nouvelles substances telles que la PMA ou la 4MTA, lorsqu’elles sont consommées comme si c’était de l’ecstasy sont plus dangereuses que la MDMA qui normalement compose la pilule. Rien qu’en Belgique, la PMA a fait 4 victimes probablement mal informées des dangers de la substance ou ignorant la présence de cette molécule dans la composition de leur comprimé.

Check It a constaté une influence du testing sur la consommation en milieu festif. Ils ont rapporté que lorsque les résultats de l’analyse en laboratoire de la pilule révélait la présence de substances dangereuses comme la PMA ou la 4MTA, deux tiers des personnes ne consommaient pas le comprimé.

En ce qui concerne la réduction des risques, les lieux de testing sont des endroits privilégiés d’échange pour délivrer un message de prévention. Ainsi, une études réalisée par Check It démontre que lorsque l’association propose à l’occasion d’un événement festif un stand d’information et d’analyse de pilules, environ 260 personnes entrent en contact avec l’équipe mobile en l’espace de huit heures et ce même si dans le même laps de temps « seulement » 76 échantillons sont analysés., contre 40 personnes interpellées à l’occasion d’une activité exclusivement informative, de 8 heures en milieu festif. Cela s’explique par la confiance et la crédibilité accordées par le public au testing, comme si cette activité légitime le discours préventif. En effet, les usagers de drogues de synthèse se méfient la plupart du temps des organismes de prévention classique ; ils ont peur d’y être jugés et considérés comme des toxicomanes alors qu’ils ne s’assimilent pas du tout à cette catégorie de consommateurs. Les intervenants de Check It ont demandé aux personnes venues faire analyser leur pilule pourquoi elles y venaient. Elles ont répondu pour la plupart :

- Il s’agit d’une approche non moralisatrice
- Les informations données sont correctes et gratuites
- Il y a un espace pour parler et se relaxer

La politique de réduction des risques a en main un bouclier efficace pour protéger les citoyens de certains risques liés à la consommation de produits prohibés. Pourtant, certains continuent à saboter cet outil. Etant donné que l’idéal d’abstinence prôné par le prohibitionnisme ne correspond pas à la réalité le testing doit, par son approche pragmatique de la réalité, continuer sa mission au delà du débat éthique.

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