REFLEXIONS - publié le 18 avril 2005

La prohibition ou la justification du pouvoir

Société intoxiquée et citoyens contrôlés

"Il faut que les idées de crime et de châtiment soient fortement liées et se succèdent sans intervalle... Quand vous aurez ainsi formé la chaîne des idées dans la tête de vos citoyens, vous pourrez alors vous vantez de les conduire et d’être leur maître. Un despote imbécile peut contraindre des esclaves avec des chaînes de fer ; mais un vrai politique les lie bien plus fortement par la chaîne de leurs propres idées ; c’est au plan fixe de la raison qu’il en attache le premier bout ; lien d’autant plus fort que nous en ignorons la texture et que nous le croyons notre ouvrage. Le désespoir et le temps rongent les liens de fer et d’acier, mais ils ne peuvent rien contre l’union habituelle des idées, ils ne font que la resserrer davantage ; et sur les molles fibres du cerveau est fondée la base inébranlable des plus fermes Empires." [1]

"Un monde sans drogue est toujours possible" [2], "the ultimate objective must be a drug free society for the youth" [3], mais à quelle utopie nous convient-ils donc ? Eliminer les produits corrupteurs de l’âme responsables de la "dépravation morale de notre époque" [4] afin d’épurer une société contaminée. Et la fin justifie les moyens ; militarisation de l’Etat de droit, incarcération de la marginalité, contrôle des individualités et mise en forme de style biblique du monde. On a créé les méchants nécessaires à la glorification des bons. Plus les généreux défenseurs de l’humanité s’attaquent au fléau de la drogue, plus ils intensifient et diversifient leurs frappes au sein de la démocratie, plus ils apparaissent - s’auto-définissent - comme indispensables face à un problème grandissant. Et place au spectacle. La performance de la Thaïlande sur la scène est époustouflante ; José Maria Costa, le monsieur Drogue de l’ONU, est émerveillé et applaudit chaudement, à Vienne en 2003, les efforts Thai : 2700 morts et disparus en deux mois de guerre à la drogue [5] - ou plutôt à la dissidence -, une séquence Hollywoodienne où l’efficacité est mesurée en fonction des dommages.

On ne lésine pas sur les moyens. Quantité indigeste d’images, de "prêt-à-penser", de violence institutionnalisée qui annihile l’esprit critique. Un savoir est construit, inhérent à l’idéologie qu’il reproduit, calqué sur son hypocrisie et son intolérante morale. Seule définition acceptable pour le mot stupéfiant au sens où l’entendent les Nations Unies : "est stupéfiant ce qui est inscrit sur la liste des stupéfiant". Et on apprend par cœur à la pointe d’un fusil. En 1996, l’Organe International du Contrôle des Stupéfiants a avancé l’idée, le plus sérieusement du monde, de criminaliser tout discours condamnant prohibition. Liberté, démocratie et droits sont vidés de leur sens et assimilés à contraintes, autoritarisme et devoirs, comme quoi la ( guerre à la ) drogue est dévastatrice.

"Société sans drogue" nous promettent-ils... Le sommeil est profond et l’aveuglement total pour qui ose y croire. Une simple promenade suffit à constater l’intoxication sociétale : médicaments, alcool, caféine, tabac ( et on passe sous silence les différents objets de dépendance autres que les drogues ). La différence entre le consommateur de drogues illicites et celui qui s’approvisionne sur le marché légal ? Le choix ; oser préférer autre chose, exercer leur indépendance, voilà le plus grand délit de ceux qu’on enferme en cage. Ne pas accepter que d’autres dictent ce qui est bon pour eux ; ne pas accepter l’endroit où est arbitrairement définie la frontière entre le bien et le mal ; ne pas accepter le but prédéterminé de l’existence ; voilà ce que punit la logique des lois contrôlant l’usage des drogues. L’objectif poursuivi n’est pas l’amélioration de la santé publique, mais l’obéissance aux lois, la soumission aux "vérités" de l’autorité. Ce qui est puni, ce qu’on cherche à éradiquer, c’est l’usage indiscipliné de la drogue.

Les drogues ont été glorifiées depuis le début de leur interaction avec l’humain et le seront encore longtemps. La société occidentale n’y fait pas exception. On synthétise une pilule pour tous ceux qui rentrent dans le moule : pour dormir, pour atténuer la douleur physique et occulter celle de l’âme, apaiser le stress et l’anxiété des bons citoyens producteurs, pour la guerre des soldats, pour la sexualité des banquiers. La caféine est distribuée gratuitement sur le lieu de travail ; pourquoi cet élan de générosité patronal sinon dans l’intérêt de l’entreprise ou de l’institution ? Le tabac et l’alcool doivent leurs conséquences à une stratégie commerciale outrancière où tous les éléments sont traduits en dollars et ramenés en une équation purgée de facteurs humains. La prohibition de l’alcool aux Etats-Unis a clairement démontré que le mode de gestion d’un produit revêt beaucoup plus d’importance, en termes de santé publique, que les propriétés inhérentes à la drogue.

Dans les sociétés industrialisées ou les "pharmacraties" [6], les drogues distribuées par des personnes en position d’autorité sont appelées médicaments. Par opposition aux mauvaises drogues interdites, ces bonnes drogues ont leur place dans le modèle social. Publicité, information filtrée et logique marchande ont conduit à une consommation de masse. La pilule contraceptive est un excellent exemple d’une consommation généralisée insouciante voire même inconsciente des conséquences potentielles sur la santé. Le Viagra, pilule du bonheur affirme sans détour la pub télé, rejoindra dans un avenir proche l’Aspirin sur la liste des médicaments banalisés. En Amérique du Nord, où l’épidémie des diagnostics d’hyperkinésie n’a d’égal que les prescriptions de psychotropes, les enfants sont disciplinés avec des pilules ( RitalinTM ) dont les conséquences à long terme sur le corps et sur leur développement psychosocial sont inconnues. Prends de la drogue, assieds-toi et écoute le professeur te dire qu’il ne faut pas prendre de drogue. La cohérence du message importe peu, l’endoctrinement est efficace. Et les profits sont gigantesques. Aux États-Unis, la multinationale Ciba-Geigy a fait un chiffre d’affaires de 350 000 000 $ en 1995 [7] grâce à la vente du Ritalin ( Ritaline en Europe ). Beaucoup de pédopsychiatres "craignent que sa mise en marché ne soit le symptôme annonciateur d’une régression collective dans la prise en charge médicale d’enfants, certes difficiles, mais qui, sur le fond, demandent plus une écoute attentive qu’une prescription médicamenteuse" [8]. Il s’agit plutôt d’une illustration du fait que la drogue est encore perçue comme étant un panacé et que le choix de la consommation d’un individu s’exerce par une autorité au nom de ce qui est bien pour lui selon la perception de ladite autorité.

Production et soumission jusqu’au jour où la pression sociale finit par affecter l’individu. Le recours à la drogue pour ajuster, pour individualiser les problèmes exprimés par le corps et/ou l’esprit est rapide et remplit une fonction sociale bien précise. Croire que le problème réside en toi ; un sarrau blanc cravaté t’explique en termes scientifiques ta pathologie, le dysfonctionnement de ton corps, ton échec à vivre la vie telle qu’elle doit être vécue. Le modèle disciplinaire de l’école n’est pas à revoir, c’est plutôt le modèle de la chimie des humains qu’il faut adapter. La dépression n’a rien à voir avec les contraintes de performance au travail, en famille, de productivité, de compétitivité, d’incompatibilité discours-réalité sociale... Prozac et Valium dissimulent la perturbation.

Des drogues pour discipliner, pour produire, pour nier la douleur, pour aliéner les esprits, pour transformer les plaies sociales en perturbations individuelles... pour le plaisir, jamais ! Tuer un mal, ajuster des écarts au modèle, toujours des fonctions qui comblent un négatif. Prendre de la drogue pour explorer quelque chose qu’on ne connaît pas encore, pour stimuler la réflexion et la créativité, croire en la création possible d’un positif... Toutes des fonctions qui ne cadrent pas avec le modèle de la société contemporaine où l’individu est subordonné aux institutions et à la Loi et où utilité/docilité sont incompatibles avec réflexion et liberté.

Certains affirment que le crime de la drogue n’est pas un crime sans victime. L’individu commettrait un crime contre lui-même mais également contre la société tout entière. Humains coupables et société victimisée. L’individu brime la Loi, la morale, la cohésion hiérarchique de la société ; toute une panoplie de constructions sociales transcendantales à l’homme qui le façonnent, le fabriquent, l’assujettissent et dont la constitution revêt un caractère sacré. Ne pas questionnez la Liste... une mise en forme du monde qui n’a rien à envier aux institutions religieuses et à leurs dérives. L’objectif dogmatique d’éradication des plantes ne tient pas la route ni d’un point de vue pragmatique ni, comme nous le fait remarquer un pasteur Bruxellois, d’un point religieux. Les guerriers de la prohibition qui se réclament de foi chrétienne, et ils sont nombreux, font peu de cas de l’incompatibilité des deux dogmes. "Seriez-vous plus grand que Dieu puisque nous seulement vous vous permettez de critiquer la Création, mais en plus vous prétendez à la modifier ?"

Le bien et le mal, le moral et l’immoral. L’objectif avoué de la politique criminelle consiste en un banal alignement des intérêts individuels et collectifs, une toute simple aliénation des esprits. L’Histoire nous apprend que ceux qui définissent les intérêts communs ont une vilaine tendance à les confondre avec leur propre intérêts. L’Inquisition et la Solution finale, sont des épisodes de l’humanité qu’on se plaît à qualifier d’atrocités mais qui, en leur temps, ont bénéficié du soutien populaire. La logique archaïque utilisée par les pouvoirs d’antan est la même qui sous-tend la guerre à la drogue d’aujourd’hui : faire peur ( manipulations de l’information ), contrôler et punir ( exercice du pouvoir ) et, finalement, exclure ou exterminer ( soulager la peur de la population ). Psychédélique : "qui ouvre l’esprit sur une autre perception de soi et du monde" [9]. L’ordre des choses ne doit pas être remis en question, état de naissance doit être confondu avec état de nature, "l’union habituelle des idées"... C’est dans ce sens que la société est victime de la consommation indisciplinée de drogue. C’est dans l’inversion idéologique de la primauté des intérêts : des individus alignés sur les intérêts collectifs on passe à la collectivité assurant l’épanouissement des individus.

Il est curieux - en fait, pas du tout - de constater que l’idéologie politique la plus répressive, la plus liberticide envers les hommes soit également celle qui prône un libéralisme économique absolu. Libérer le capital et enfermer les hommes, les contraindre à vivre selon lois du marché. Et si on libérait les hommes afin de contraindre les marchés à répondre aux besoins d’êtres libres ? "La religion, c’est l’opium du peuple" disait Marx en se référant à l’aliénation profonde du prolétariat lui occultant ses véritables intérêts au profit de ceux du pouvoir. L’argent, et la production scientifique qu’elle circonscrie, est devenue la religion, l’écran de fumée du peuple. Derrière l’association argent/liberté que l’on tend à naturaliser par l’intermédiaire de concepts aussi flous que les lois du marché, se dessine une opposition indéniable : pouvoir/soumission, oppresseurs/opprimés.

La prohibition arbitraire des drogues et la persécution qui en découle sont des symptômes d’un modèle social basé sur la production, la discipline, l’assujettissement des corps, l’asservissement des masses au profit d’une minorité. Tout cela est maintenu en place à l’aide d’une mise en forme rigide du monde. L’exclusion d’une partie du corps social est inévitable lorsqu’un pouvoir cherche à se justifier en naturalisant l’ordre des choses. La réglementation des drogues s’inscrit dans une société où ouverture, tolérance, respect, liberté et épanouissement sont indispensables à l’existence même des intérêts collectifs.

"La prison doit être un microcosme d’une société parfaite où les individus sont isolés dans leur existence morale, mais où leur réunion s’effectue dans un encadrement hiérarchique strict, sans relation latérale, la communication ne pouvant se faire que dans le sens de la verticale." [10]

Jonathan Martineau, étudiant en criminologie à l’Université d’Ottawa

Notes

[1] SERVAN, J.M. Discours sur l’administration de la justice criminelle, 1767, cité in FOUCAULT, Michel. Surveiller et punir, éd. Gallimard, 1975, p. 105.

[2] Discours du président du Programme des Nations Unies pour le contrôle international des drogues, 1988.

[3] Coalition Against Cannabis, What do they mean by harm reduction, United Kingdom, 2000.

[4] Rapport de la commission de l’Intérieur du Sénat cité in GUILLAIN, Christine. La politique du gouvernement arc-en-ciel en matière de drogues, Courrier Hebdomadaire, no 1796, Centre de recherche et d’information socio-politiques, Bruxelles, 2003, page 6.

[5] PHONGPAICHIT, Pr. Pasuk. Drug policy in Thailand, Chulalongkon University, Bangkok, 2003.

[6] Terme emprunté à SZASZ, Thomas S. Les rituels de la drogue, 1972.

[7] Commission permanente des affaires sociales, Consultations particulières concernant la consommation de médicament et la recherche et le développement dans ce secteur au Québec, 14 mai 1996, Québec.

[8] Commission permanente des affaires sociales. op.cit.

[9] Collectifs d’associations, Drogues psychédéliques LSD & Champignons psilocybes, éd. resp. : P. Schoemann, Modus Vivendi, Bruxelles, 1999.

[10] FOUCAULT, Michel. op. cit.

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