Le problème de la drogue est globalement endigué, affirme l’ONU

Tuesday 3 July 2007.

Dans Le Soir du mercredi 27 juin 2007, un article intitulé « Lueur d’espoir face aux stups » nous apprend que la disponibilité de l’opium serait maîtrisée et pose la question de la « re-criminalisation » du cannabis.

En 1998, l’Assemblée générale des Nations Unies adoptait, au cours d’une session extraordinaire, une déclaration politique visant à résoudre, endéans les dix ans, le problème mondial des drogues. A cette occasion, Pino Arlachi, directeur à l’époque du Programme des Nations Unies pour le contrôle international des drogues (PNUCID) [1] déclarait: « Un monde sans drogue - nous pouvons y arriver !». En 2008, il s’agira d’évaluer les résultats de cette stratégie visant à « éliminer ou à réduire sensiblement la consommation et la production de tous les stupéfiants illégaux ».

Un an avant l’ultimatum de la stratégie onusienne d’éradication des drogues, l’heure est assurément au bilan. Ainsi, on peut lire dans Le Soir du 27 juin dernier que selon le nouveau directeur de l’OCDPC (Office des Nations Unies pour le Contrôle des Drogues et la Préventions du Crime), Mario Costa, la stratégie de lutte des Nations Unies a réussi à endiguer le problème de la drogue. En substance il affirme que la production d’opium afghan a augmenté de 42% entre 2005 et 2006, faisant de l’Afghanistan le premier exportateur mondial de drogues avec 92 % de la production mondiale. Malgré cette augmentation le volume d’héroïne disponible sur le marché noir aurait diminué de 5 % par rapport à l’année 2000. Mario Costa explique ce phénomène par une augmentation importante des saisies. Selon l’ONU, 26% de la production mondiale d’héroïne a été interceptée par les services de police et de douane en 2005.

Si l’on suit la logique arithmétique du directeur de l’OCDPC on est en droit de se demander comment l’on peut obtenir une diminution de 5% de la disponibilité de l’héroïne sur les marchés par rapport à 2000 alors mêmes que les saisies enregistrées en 2006 n’ont augmenté que de 10 à 15 % mais que la production d’opium à quasiment doublée. En 2000, le PNUCID estimait la production globale d’opium illicite à 4691 tonnes dont 3276 tonnes rien que pour l’Afghanistan. Aujourd’hui, la production mondiale d’opium illicite atteint 7920 tonnes soit une augmentation de plus 59%.

Comme on peut le constater, les chiffres présentés par l’ONU ne résistent pas à une analyse sérieuse et la réalité est loin de correspondre à une quelconque diminution du trafic de drogues. Malgré l’intensification de la lutte contre le trafic de drogues, celui-ci est en nette progression et ce pour la plupart des produits stupéfiants. L’exemple du trafic d’héroïne est éloquent mais celui de la cocaïne l’est tout autant. Ainsi, Mario Costa nous explique que la production mondiale de cocaïne a baissé entre 2000 et 2006. Or, à nouveau, on observe que si la production mondiale de cocaïne était estimée à 879 tonnes en 2000, elle est aujourd’hui de 984 tonnes, soit 105 tonnes de plus. Certes, la Colombie a sensiblement réduit les surfaces cultivables et des efforts en ce sens ont vu le jour en Bolivie et au Pérou mais la production de cocaïne est en nette augmentation. Elle est même supérieure à l’époque où le cartel de Medellin dirigé par Pablo Escobar régnait sur ce trafic, avec une production de plus ou moins 800 tonnes...

Au-delà de ces chiffres, c’est la stratégie onusienne de lutte contre les drogues qu’il convient de dénoncer. La déclaration de 1998 invitait pourtant les Etats à aborder le problème de manière « intégrée et équilibrée » en respectant « la souveraineté et l’intégrité territoriale, les droits de l’homme et les libertés fondamentales ». Au-delà des déclarations de façade, force est de constater que l’accent a été mis, en vain, principalement sur la réduction de cultures et le renforcement de la répression.

La question posée par le Soir « Faudrait-il recriminaliser le cannabis ? » est à cet égard éloquente [2]. Elle fait suite à l’interview du Dr Sandeep Chawla, directeur du centre de recherche et d’analyse politique de l’OCDPC. Celui-ci plaide pour moins de tolérance à l’égard du cannabis en raison de son évolution. Relativement inoffensif il y a 10 ans, le cannabis serait devenu plus dangereux avec une teneur en THC supérieure à celle de la décennie précédente. « C’est comme comparer une bouteille de vin et une bouteille de vodka », commente le docteur dans l’interview accordée au Soir.

Le constat est opéré par d’autres. Ainsi, Le Soir publiait le 15 mai dernier un article intitulé : « Les ravages du cannabis » et le 3 juillet dernier, la RTBF diffusait un reportage sur « La clinique du cannabis» de l’hôpital Brugmann. On y fait état d’une demande croissante de consultation des services spécialisés en matière de drogues pour régler un problème qui serait lié à la consommation de cannabis. De là, à prétendre que la teneur en THC du cannabis est responsable de son usage problématique, justifiant une politique de moindre tolérance, il n’y a qu’un pas que d’aucuns n’hésitent pas à franchir... Le constat mériterait cependant d’être nuancé à la lumière d’autres éléments. Premièrement, quasi-inexistants il y a 10 ans, les services d’aide aux usagers de cannabis se sont multipliés ces dernières années et l’on sait, comme dans d’autres domaines, que l’offre est susceptible de créer la demande... Deuxièmement, il convient de s’interroger sur la nature des problèmes rencontrés par le consommateur de cannabis : sont-ils directement liés à la consommation de celui-ci ou sont-ils préexistants à la consommation ? Troisièmement, a-t-on comparé les chiffres relatifs à la consommation de cannabis avec ceux relatifs à la consommation d’alcool et de médicaments ? Enfin, il est impossible de connaître la teneur en THC du cannabis présent sur ce marché clandestin approvisionné tant par des maffias internationales que par l’auto-production bon enfant.

Personne n’a jamais sous-estimé les effets du cannabis et si celui-ci n’est pas dangereux en soi il peut le devenir en fonction du contexte dans lequel il est utilisé. Parmi les différents éléments à prendre en considération, celui de la prohibition, nous paraît des plus pertinents. Prohibition qui empêche, entres autres, tout contrôle sur la qualité du produit et pousse les jeunes dans l’illégalité.

Certains experts plaident en faveur d’une alternative à la prohibition. Ainsi, dans De Morgen du 14 mai 2007, le professeur Brice De Ruyver [3] ne cache pas son scepticisme quant à la stratégie onusienne de lutte contre les drogues : « j’ai le sentiment que nous tournons en rond depuis trente ans. Il est grand temps de faire des choix structurels. Je pense par exemple à la création de canaux de production légaux des drogues». Le lendemain, le professeur Tom Decorte [4], interrogé quant à l’augmentation supposée de l’usage problématique du cannabis, questionne la loi belge relative aux drogues et plaide pour la légalisation de celles-ci. Selon le professeur, ce qui est problématique, c’est avant tout le fait d’instaurer une relative tolérance quant à la consommation de cannabis sans toutefois en réguler l’offre ...

Il est évident que le bilan de la lutte antidrogue est catastrophique. La mise en place de mesures radicales vouées - par hypothèse - à l’échec a engendré de graves coûts humains et financiers et révèle l’incapacité de notre société à gérer un phénomène qui est avant tout un phénomène social (160 millions de consommateurs de cannabis dans le monde !). Un monde sans drogues est une utopie et vouloir l’endiguer uniquement à travers le prisme pénal est une chimère. L’ONU prétend aujourd’hui que le phénomène des drogues est endigué, et que nous nous dirigeons vers un monde sans drogue ... dire que la terre est plate serait tout aussi pertinent. On s’attendrait, de la part de l’organisation internationale sensée représenter l’humanité, un minimum d’objectivité et de réalisme dans l’analyse. A tout le moins nous pouvons exiger une évaluation scientifique des politiques menées. Aveuglée dans un carcan idéologique, l’ONU n’arrive pas à se remettre en question, et continue de rêver. Mais ce rêve est un cauchemar pour l’humanité. Car les dégâts sont énormes pour chacun d’entre nous, et pour la vie en société en général : à force de foncer la tête dans le mur, on fini par perdre la raison !

La Liaison Antiprohibitionniste

Pour aller plus loin :

The Beckley Foundation Drug Policy Programme

The Canadian Foundation on Drug Policy

The Senlis Council

ENCOD

Law Enforcement against Prohibition

Transnational Institute, aller dans “Projects”, cliquez sur “Drugs and Democracy”

The International Drug Policy Consortium: “To promote objective and open debate on drugpolicy”

[1] Devenu depuis l’Office des Nations Unies pour le contrôle des drogues et la prévention du crime (OCDPC).

[2] Outre le fait que le cannabis n’a jamais été décrimnalisé

[3] Conseillé politique de Guy Verofstadt et professeur à l’Université de Gand

[4] Directeur de l’INstitut de recherche social sociale sur les drogues de l’Université de Gand

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